Retrouvailles

Publié le 6 Novembre 2013

Paul a toujours ses grands yeux bruns et son bon regard d’épagneul. Ses cheveux sont plus longs et son teint a pris une singulière couleur bistre accentuée encore par le contraste de sa moustache et de ses rouflaquettes. Il a élégamment noué sa Lavallière et ses mains sont soignées.

Comme il lui a manqué…

Qu’Alice est sévère, engoncée dans sa robe sombre seulement agrémentée d’un jabot blanc. Ses cheveux, qu’il a connu flottant au vent, sont à présent relevés en un chignon austère surmonté d’un bibi à plume. Et ses mains, ses mains si douces pourquoi les dissimule-t-elle sous des mitaines de dentelle rêche ?

Il a tant rêvé d’elle…

Elle lui confie sa réussite, dix couturières travaillent sous ses ordres, les commandes de la bourgeoisie emplissent ses carnets de croquis, bientôt il faudra agrandir l’atelier et le magasin ou alors déménager…

Il parle de ce pays lointain où il a vécu les deux dernières années. Le soleil omniprésent, le désert puis la brousse, les animaux étranges, les fruits abondants, son travail d’ingénieur, la vie douce parmi les indigènes…

Des sauvages ? Elle fait la moue apeurée.

Paul porte son verre à ses lèvres, apprécie la fraîcheur du vin blanc.

Alice découpe un morceau de gâteau, l’avale sans y prêter attention, dit "je reprendrais volontiers un café"

D’un geste, Paul hèle le serveur : "s’il vous plaît, un café et un verre de blanc ! "

Le silence s’installe puis un "la cour est jolie et fraîche" tente de réchauffer l’atmosphère.

Oui, le café-restaurant du père Lathuille aux Batignolles est un endroit recherché par les parisiens. Le vin y est moins cher que dans la capitale et l’excursion a un petit goût de dépaysement. Pourtant les boissons semblent tout à coup amères et les coloris des fleurs moins vifs.

Paul espérait emmener Alice vers les colonies, lui faire apprécier une autre vie, avoir des enfants…

Alice entrevoyait la présence de Paul à ses côtés, un emploi stable à Paris, des encouragements et une aide précieuse dans la gestion de sa maison de couture...

L’un et l’autre sont à présent perdus dans leurs pensées.

Qui avouera le premier que leur aventure vient de se terminer ?

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aimela 09/11/2013 22:52

Les rêves de l'un n'est pas celui de l'autre et aucun des 2 ne renoncera à ses projets c'est triste mais oh combien la réalité des temps modernes

Lorraine 07/11/2013 16:41

Ton texte colle admirablement au tableau, et ton imagination a trouvé le chemin d'une histoire qui a peut-être existé! En tous cas, la consigne est magnifiquement respectée et tu as mis en valeur le contraste que le peintre a réussi dans l'attitude et les vêtements.
Bonne soirée, chère Mony,
Lorrainie

Louv' 07/11/2013 08:11

Comme c'est triste...Et de nos jours, ce genre de situation est monnaie courante. "Se réaliser" étant devenu la priorité absolue de chacun. Est-ce la mort du romantisme ?

emma 07/11/2013 00:09

des rêves divergents auxquels ni l'un ni l'autre ne renoncera, l'amour en fera les frais, ils en garderont une cicatrice indélébile